AUSSITÔT que le pacha fut parti, Djamilék renvoya ses femmes et se mit au lit, promettant de dormir mais sa tête brûlait, l’affront qu’elle venait de subir se présentait sans cesse à sa pensée avec mille circonstances aggravantes, en sorte qu’elle se leva bientôt et ordonna qu’on rallumât les lampes, ne pouvant plus supporter le silence et l’obscurité.
Depuis son enfance, Djamilék s’entendait dire qu’elle était belle et digne de partager le trône d’un sultan.
Le refus des chrétiens bouleversait toutes ses idées chez elle, la surprise égalait au moins l’indignation.

— On m’a donc trompée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me comparaient à la rose, à l’étoile, aux pierres précieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’entaient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les derniers des hommes ne font nul cas de cette beauté dont j’étais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est entendu pour m’abuser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par complaisance, les autres par intérêt et flatterie. Et moi qui souriais à leur mensonge, je n’étais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !
Et cette pensée lui était si amère, qu’elle griffait ses joues et se frappait les yeux de ses petits poings crispés. Puis, saisissant un miroir de Venise suspendu à sa ceinture par une chaîne d’orfèvrerie, précieux joyau dont elle ne se séparait jamais, elle y cherchait avidement quelques vestiges de sa beauté ; et comme le cristal ne lui présentait plus que des yeux battus, des joues meurtries et des traits gonflés par les larmes, elle y voyait la justification de toutes ses craintes.
— Eh bien ! non, s’écria-t-elle dans un sursaut d’orgueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’étoile ; les poètes avalent raison, mon miroir me l’a répété maintes fois. Quels hommes sont donc ces chrétiens pour n’avoir point fait aucune attention à cette beauté ?… Que dis-je ?… Pour lui préférer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je voudrais bien connaître ces hommes prodigieux et apprendre de leur bouche la véritable cause de leur refus, car, sûrement, ce n’est pas le mépris !
Cette pensée une fois entrée dans sa cervelle, Djamilék ne s’en délivra plus. Elle était, à l’égal de son père, véhémente dans ses caprices. Le pacha se reconnaissait en elle et l’avait accoutumée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.



