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6 septembre 2026Saint Cagnoald, Confesseur

Cagnoald des­cen­dait d’une illustre famille d’o­ri­gine franque, qui s’é­tait fixée d’a­bord en Bour­gogne, puis dans la Brie. Son père, Cagné­ric, était un puis­sant sei­gneur, conseiller et com­men­sal de Théo­de­bert, roi d’Aus­tra­sie. Cagnoald fut éle­vé au monas­tère de Luxeuil que venait de fon­der saint Colom­ban. Il devint d’ailleurs bien vite l’homme de confiance du saint Abbé, qui le fit ordon­ner prêtre, hon­neur assez rare à cette époque au sein des monas­tères. Vers 610, saint Colom­ban fut obli­gé de fuir devant la colère du roi Thier­ry. Dès qu’il le put, Cagnoald le rejoi­gnit. On raconte que, dans le temps où Colom­ban, reti­ré dans sa soli­tude, n’a­vait comme nour­ri­ture que des fruits sau­vages, un ours vint por­ter le ravage dans la forêt et abattre tous les fruits sur son che­min. Quand arri­va l’heure du repas, Colom­ban envoya son ministre Cagnoald cher­cher la pro­vi­sion ordi­naire. Celui-ci dut infor­mer son Abbé des dégâts opé­rés par l’ours. Colom­ban lui remit alors une baguette, le char­geant de tra­cer une ligne qui limi­te­rait la part de l’ours et la sienne. L’a­ni­mal n’o­sa pas enfreindre la défense du saint Abbé… Lorsque saint Colom­ban dut par­tir pour l’I­ta­lie, Cagnoald revint à Luxeuil, d’où il sor­tit pour aider sa sœur Bur­gon­do­fare à fon­der son monas­tère d’É­bo­riac. Il fut ensuite nom­mé évêque de Laon. Sa vie tout apos­to­lique, sa pru­dence consom­mée, sa dou­ceur, sa pié­té, sa cha­ri­té, sur­tout envers les pauvres et les malades, lui conci­lièrent l’af­fec­tion et la véné­ra­tion de tout son peuple.


Ouvrage : Percy Wynn | Auteur : Finn, Francis

— Eh ! jeune homme, qu’est-ce que tu fabriques ici ? 

La per­sonne à qui s’a­dres­sait cette rude ques­tion était, un enfant blond et déli­cat, dont l’âge ne parais­sait pas dépas­ser neuf ou dix ans. Avant d’être ain­si inter­pel­lé, il se tenait soli­taire, assis sur un banc dans un coin reti­ré de la cour de récréa­tion. Au pre­mier coup d’œil, il était aisé de voir que, ce n’é­tait pas un être vulgaire. 

Les lèvres de l’en­fant trem­blèrent, mais il ne répon­dit pas : il sem­bla cher­cher une réponse, dont les mots ne vou­laient pas venir. 

— Au moins, dis-nous ton nom ? 

— Per­cy Wynn[1], Mon­sieur.

La voix était claire et argen­tine. Le nom fut accueilli par un mur­mure de déri­sion de la part des sui­vants de Richards[1].

— Per­cy Wynn ! Per­cy Wynn ! répé­ta le chef d’un ton qu’il croyait spi­ri­tuel, quel joli nom ! N’es-tu pas de mon avis ? 

— Oh ! que oui, répon­dit Percy. 

Les enfants écla­tèrent de rire. Per­cy com­prit qu’on se moquait de lui, le sang afflua vers ses joues, il devint écarlate. 

Oh ! là, là ! m’é­cria Mar­tin Peters[1] ; un petit fluet à visage de fouine, quel soleil ! comme il rou­git ! c’est une fille. À défaut de force phy­sique, Peters avait une langue méchante. 

Un autre rire se fit entendre et Per­cy, se voyant le point de mire d’une ving­taine d’yeux mau­vais, qui rayon­naient de son embar­ras, rou­git encore plus et, se levant, essaya de se frayer un pas­sage et d’é­chap­per à la pénible obses­sion de ses bourreaux. 

Au collège, Percy Wynn est défendu par Tom Playfair
Bien sûr, il ne veut pas rece­voir de gifles, dit un nou­vel arrivant.

Mais Richards le sai­sit vio­lem­ment par le bras. 

— Pas si vite, Percy. 

— Je vous en prie, lais­sez-moi par­tir, j’ai besoin d’être seul. 

— Pas du tout, assieds-toi. J’ai à te poser quelques questions. 

Et Richards le fit brus­que­ment retom­ber sur son siège.

— Mon cher Per­cy, sais-tu où tu cou­che­ras ce soir ? 

— Oui, Mon­sieur, en haut dans le… dor­toir, je crois que c’est bien le nom. Le sur­veillant m’a mon­tré ma place il y un quart d’heure. 

— Très bien. Mais comme tu es nou­veau, il faut que je t’ap­prenne les usages. Ce soir, dès que tu seras cou­ché, — et il fau­dra te dépê­cher, — tu diras à haute voix : « Étei­gnez la lampe, Mon­sieur le sur­veillant, je suis au lit. »

Les audi­teurs et admi­ra­teurs de Richards prirent une expres­sion de gra­vi­té affec­tée… Le men­songe, voi­là le niveau du comique qui leur convenait. 

— Vrai­ment, il faut dire, cela ? dit Per­cy. Excu­sez-moi Mon­sieur, un autre ne pour­rait-il prendre ma place ? 

— Non, non, il faut que ce soit toi : les nou­veaux le font tous, le pre­mier soir de leur arrivée. 

— Mais, mais… s’é­cria Per­cy, quelle drôle de coutume !

— Drôle.. passe… dit Richards, il faut le faire quand même.

— Bien… je le ferai. 

— Te rap­pelles-tu bien la phrase :

— « Mon­sieur le sur­veillant, étei­gnez la lampe, je suis au lit. »

— Tu as une mémoire d’ange. — Autre chose main­te­nant. Tu vas faire cra­quer tes doigts, tout de suite. 

— Faire cra­quer quoi ? deman­da Per­cy d’un air embarrassé. 

— Regarde, et Richards, pres­sant la main droite contre les pha­langes gauches, fit jaillir de ses arti­cu­la­tions un bruit sonore. 

— Je ne pour­rai jamais, ‚Mon­sieur, dit Per­cy très sérieux 

— Peu importe, essaie. 

— Je vous en sup­plie, pas cette fois ; j’es­saie­rai en mon par­ti­cu­lier, et quand j’au­rai appris, je serai si heu­reux de céder à vos désirs.

— Peuh ! s’é­cria John Somers, il a appris le dictionnaire. 

— Je vous assure qu’il n’en est rien, répli­qua Per­cy gravement. 

— Allons, allons ! reprit Richards d’un ton presque mena­çant, essaie, et un peu vite. Pas de caprices. 

Per­cy ne put plus y tenir. Écla­tant en san­glots, il se leva et ten­ta encore de se faire jour à tra­vers ses persécuteurs. 

Richards le sai­sit plus rude­ment que la pre­mière fois et le reje­ta bru­ta­le­ment sur le banc. 

— Veux-tu rece­voir une gifle, ou faire ce qu’on te dit ? 

— Bien sûr, il ne veut pas rece­voir des gifles et il serait bien sot de faire ce que tu demandes, dit un nou­vel arri­vant, qui s’é­tait ouvert un pas­sage dans le groupe en don­nant sans céré­mo­nies des coups de coude à droite et à gauche. 

  1. [1] Pro­non­cez : Ouinn, Rid­chard’s, Péterss
Ouvrage : Tout l'Évangile en images | Auteur : Baeteman, R. P. J.

Notre Sei­gneur n’ex­clut pas le tra­vail et la pré­voyance ; lui-même a gagné son pain à la sueur de son front. Mais il ne veut pas que nous soyons pré­oc­cu­pés outre mesure de l’a­ve­nir, et il nous ordonne de nous confier à sa pro­vi­dence pater­nelle. Et voi­ci pour­quoi : Lui qui nous…

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LES gardes lais­sèrent les trois chré­tiens dans cette nou­velle pri­son, dont ils bar­ri­ca­dèrent soi­gneu­se­ment la porte. Les chaînes étaient res­tées dans le cachot sou­ter­rain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, com­men­cèrent par se féli­ci­ter du chan­ge­ment et bénir Dieu du caprice de la princesse.

Dès l’aube, Dja­mi­lék était allée cajo­ler le pacha, le sup­pliant de recu­ler le sup­plice des chré­tiens. Elle vou­lait, disait-elle, essayer sur ces obs­ti­nés l’ef­fet d’un cer­tain philtre dont sa nour­rice arabe avait le secret. Un grand mois était néces­saire pour faire venir du fond de l’Yé­men les ingré­dients indis­pen­sables. Le pacha, secrè­te­ment tra­vaillé par le désir de vaincre à tout prix la résis­tance des cap­tifs, avait accor­dé le délai.

La nou­velle pri­son pré­sen­tait un autre avan­tage : celui de rendre plus faciles les visites de la prin­cesse. La pru­dence, cepen­dant, défen­dait à celle-ci d’en abu­ser. Elle ne parut point durant le mois qui sui­vit, et ce fut une rude vic­toire rem­por­tée sur sa curiosité.

Gil­bert, cepen­dant, met­tait le temps à pro­fit : il tra­vaillait des pre­mières lueurs de l’aube au soleil cou­ché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était par­fait, car sa jeune ima­gi­na­tion et son cœur pieux suf­fi­saient à gui­der sa main.

La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge pen­ché sur sa cou­chette, et, le matin reve­nu, il cher­chait dans sa cor­beille les laines les plus fines et les cou­leurs les plus fraîches pour en com­po­ser une image digne du céleste modèle entrevu.

Ce n’é­tait pas une bro­de­rie, c’é­tait une pein­ture qui nais­sait sous son aiguille : la pein­ture la plus déli­cate, la plus nuan­cée que jamais artiste ait exé­cu­tée avec de sem­blables maté­riaux. La Vierge était repré­sen­tée en sa radieuse ado­les­cence telle qu’elle appa­rut aux regards char­més de l’ar­change Gabriel. Une robe d’a­zur vêtait son corps gra­cile, un grand lis blanc éclo­sait dans sa main. Une cou­ronne de roses enser­rait autour des tempes ses longs che­veux dont les anneaux bai­gnaient ses épaules ; d’autres fleurs ser­vaient de tapis à ses pieds nus ou cou­raient en forme de légères guir­landes tout autour de sa per­sonne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pure­té. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore ter­restre ; la plu­part n’ap­par­te­naient à aucune espèce, et sans doute l’ar­tiste les avait-il vues en rêve fleu­rir dans les jar­dins du paradis.

Lorsque Gil­bert décou­vrit son ouvrage, soi­gneu­se­ment caché jus­qu’à com­plète exé­cu­tion, ses deux com­pa­gnons se mon­trèrent fort satis­faits et le féli­ci­tèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mou­ve­ment de complaisance.

— C’est mon chef-d’œuvre, décla­ra-t-il, et si je le pré­sen­tais aux jurés de ma cor­po­ra­tion, cer­tai­ne­ment j’ob­tien­drais la maî­trise à l’u­na­ni­mi­té des voix.

— Puisse-t-il d’a­bord nous sau­ver la vie, et sur­tout conver­tir la prin­cesse ! répon­dirent Milo et Daniel.

La nuit sui­vante, Dja­mi­lék appa­rut dans la pri­son avec sa nour­rice et ses deux sui­vantes. À la vue de la tapis­se­rie, elle retint un cri d’ad­mi­ra­tion et se mit à l’exa­mi­ner avec méfiance. Un moment elle com­pa­ra l’i­mage de la Vierge avec son propre visage, reflé­té dans le miroir ; puis, dédai­gneuse, elle haus­sa les épaules et décla­ra dans un éclat de rire :

— Cette Dame est peut-être belle, mais vrai­ment, si c’est là son por­trait, je n’ai point à craindre la comparaison !

Les jeunes gens ne sur­ent que répondre : ils souf­fraient de l’af­front fait au céleste modèle, et pour­tant Gil­bert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :

— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’ai­guille ne peut rendre les traits d’un visage aus­si bien que le pin­ceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai tra­vaillé pour les églises, et si j’a­vais ici mes cou­leurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réus­si­rais- je à vous contenter.

— Vous aurez cou­leurs et pin­ceaux, répli­qua Djamilék. 

Et elle s’en fut deman­der à son père un second délai, qui fut accor­dé comme le premier.

Milo se mit au tra­vail. Pas plus que son cama­rade il n’a­vait de modèle, mais lui aus­si tra­vaillait d’a­près son cœur. Il pei­gnit la Vierge dans tout l’é­clat de la vic­toire céleste, telle qu’elle appa­rut aux légions des anges, le jour de son Assomp­tion. Un nimbe de lumière entou­rait son front, des rayons et des roses tom­baient de ses mains, sa robe et son man­teau brillaient des cou­leurs les plus vives, toute son atti­tude indi­quait le triomphe et l’allégresse. 

— Moi aus­si, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingé­nu­ment le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !

Le tableau n’a­vait pas fini de sécher que Dja­mi­lék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admi­ra­tion ; les belles cou­leurs du man­teau de la Vierge lui cau­sèrent un plai­sir d’en­fant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

AUSSITÔT que le pacha fut par­ti, Dja­mi­lék ren­voya ses femmes et se mit au lit, pro­met­tant de dor­mir mais sa tête brû­lait, l’af­front qu’elle venait de subir se pré­sen­tait sans cesse à sa pen­sée avec mille cir­cons­tances aggra­vantes, en sorte qu’elle se leva bien­tôt et ordon­na qu’on ral­lu­mât les lampes, ne pou­vant plus sup­por­ter le silence et l’obscurité.

Depuis son enfance, Dja­mi­lék s’en­ten­dait dire qu’elle était belle et digne de par­ta­ger le trône d’un sultan.

Le refus des chré­tiens bou­le­ver­sait toutes ses idées chez elle, la sur­prise éga­lait au moins l’indignation.

Ils contemplèrent la singulière apparition.
Ils contem­plèrent la sin­gu­lière apparition.

— On m’a donc trom­pée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me com­pa­raient à la rose, à l’é­toile, aux pierres pré­cieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’en­taient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les der­niers des hommes ne font nul cas de cette beau­té dont j’é­tais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est enten­du pour m’a­bu­ser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par com­plai­sance, les autres par inté­rêt et flat­te­rie. Et moi qui sou­riais à leur men­songe, je n’é­tais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !

Et cette pen­sée lui était si amère, qu’elle grif­fait ses joues et se frap­pait les yeux de ses petits poings cris­pés. Puis, sai­sis­sant un miroir de Venise sus­pen­du à sa cein­ture par une chaîne d’or­fè­vre­rie, pré­cieux joyau dont elle ne se sépa­rait jamais, elle y cher­chait avi­de­ment quelques ves­tiges de sa beau­té ; et comme le cris­tal ne lui pré­sen­tait plus que des yeux bat­tus, des joues meur­tries et des traits gon­flés par les larmes, elle y voyait la jus­ti­fi­ca­tion de toutes ses craintes.

— Eh bien ! non, s’é­cria-t-elle dans un sur­saut d’or­gueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’é­toile ; les poètes avalent rai­son, mon miroir me l’a répé­té maintes fois. Quels hommes sont donc ces chré­tiens pour n’a­voir point fait aucune atten­tion à cette beau­té ?… Que dis-je ?… Pour lui pré­fé­rer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je vou­drais bien connaître ces hommes pro­di­gieux et apprendre de leur bouche la véri­table cause de leur refus, car, sûre­ment, ce n’est pas le mépris ! 

Cette pen­sée une fois entrée dans sa cer­velle, Dja­mi­lék ne s’en déli­vra plus. Elle était, à l’é­gal de son père, véhé­mente dans ses caprices. Le pacha se recon­nais­sait en elle et l’a­vait accou­tu­mée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LE pacha, cette nuit-là, ne dor­mit point. Au petit jour, il fit appe­ler le chef de ses imans, vieillard rem­pli de sagesse et son plus intime conseiller.

— Aide-moi, lui dit-il, à sau­ver ces Fran­çais. Deve­nus musul­mans, ils seront pour moi des sol­dats excel­lents et dont j’ai le plus pres­sant besoin, car les der­nières batailles ont gran­de­ment réduit le nombre de mes guer­riers. Je ne trouve à enrô­ler que des esclaves, des marau­deurs, bons à piller une ville sans défense ou à égor­ger des trai­nards, mais qui lâchent pied à la pre­mière affaire sérieuse. Les Francs sont d’une autre étoffe, et puis­qu’Al­lah m’a envoyé ces trois-là, je serais bien sot de n’en point tirer parti.

— Ce sera dif­fi­cile, répon­dit l’i­man en cares­sant sa longue barbe blanche. Car ils méprisent la mort.

— C’est ce que j’es­time en eux ; s’ils étaient des pol­trons ou de vils rené­gats, je ne cher­che­rais pas à me les attacher.

— Il faut bien, tou­te­fois qu’ils se fassent musul­mans ! Sans quoi ils déser­te­ront à la pre­mière occa­sion. On ne peut les y contraindre par menaces ; d’ailleurs, les conver­sions for­cées ne sont pas sin­cères. Mais si nous arri­vions à leur per­sua­der d’embrasser notre reli­gion volon­tai­re­ment, comme étant la véri­table, ils devien­draient d’aus­si fidèles musul­mans qu’ils ont été de bons chrétiens.

Les yeux du pacha brillèrent, et il ser­ra avec effu­sion les mains de son vieil ami.

— Cela te regarde, père véné­ré ! Entoure-toi de nos prêtres, de nos savants ; à vous tous vous vien­drez bien à bout d’hommes simples et qui cer­tai­ne­ment n’ont point usé leurs chausses sur les bancs des écoles !

Lorsque le len­de­main matin les gardes du pacha vinrent qué­rir nos trois jeunes Fran­çais, ceux-ci s’embrassèrent avec effu­sion, croyant bien aller au mar­tyre. Grande fut leur sur­prise en se voyant intro­duits dans une vaste salle meu­blée de cous­sins et de divans, sur les­quels sié­geaient des hommes à longues barbes, les uns très âgés et blancs de poil comme l’empereur Char­le­magne, d’autres plus jeunes, mais tous éga­le­ment graves et de conte­nance impo­sante. Sur de petites tables, de gros volumes étaient empi­lés, et par­mi eux, en belle place, le livre du Coran.

— Est-ce qu’on va nous faire la classe ?… souf­fla Daniel, le petit ber­ger, à l’o­reille de ses com­pa­gnons. Ces bons vieillards me font pen­ser aux moines de mon couvent ; je les trouve de mine plai­sante auprès des nègres d’hier.

— Sot que tu es, lui repar­tit Gil­bert, ne vois-tu pas que ces gens-là sont des enchan­teurs et des nécro­mans, qui s’ap­prêtent à nous ser­vir un tour de leur métier ?… Tenons-nous sur nos gardes afin de ne nous point lais­ser prendre à leurs diableries.

Cepen­dant, le vieil iman prit la parole. Il connais­sait le lan­gage de France, ayant ser­vi plu­sieurs fois d’am­bas­sa­deur auprès des princes chré­tiens, et ses manières nobles et cour­toises ne lais­saient rien à dési­rer. Ayant sou­hai­té longue vie et paix aux pri­son­niers, il les entre­prit sur le fait de la reli­gion, tâchant de leur per­sua­der que Maho­met était le pro­phète de Dieu. Ses com­pa­gnons se joi­gnirent à lui, citant des textes et met­tant de vieux manus­crits sous le nez de nos jeunes gens, ahu­ris par cet éta­lage théo­lo­gique, mais tou­jours fermes dans leur foi.

— S’il vous plaît, sei­gneurs magi­ciens, lais­sez-nous tran­quilles avec vos gri­moires… Nous ne sommes point des clercs. Voi­ci Daniel le pâtre, qui ne sait ni A ni B… et Milo et Gil­bert, qui n’ont guère eu loi­sir d’é­tu­dier. Nous sommes chré­tiens : c’est tout ce qu’il vous importe de savoir.

Mal­gré cette décla­ra­tion d’i­gno­rance, ils ne lais­saient point que de répondre aux objec­tions qu’on leur fai­sait, et par­fois de façon à embar­ras­ser l’ad­ver­saire, car ils avaient de la finesse et du juge­ment. Si peu let­trés qu’ils fussent, ils connais­saient bien leur reli­gion. Tout petits, leurs mères les avaient conduits aux églises, dont les vitraux et les sta­tues leur avaient d’a­bord ser­vi de livres. Plus tard, ils avaient écou­té d’une oreille docile les ser­mons des pré­di­ca­teurs. En sorte que la foi sucée avec le lait mater­nel s’é­tait déve­lop­pée dans leur cœur à la façon d’une belle plante semée dans une terre labou­rée et arro­sée, et qui pro­duit au temps vou­lu des fleurs et des fruits. Jus­qu’au soir, la dis­cus­sion se pour­sui­vit sans aucun suc­cès pour les musul­mans. Las de ver­ser des flots d’é­lo­quence, ces hommes à l’as­pect véné­rable déchi­raient leurs vête­ments, s’ar­ra­chaient des poils de barbe ou pro­fé­raient des impré­ca­tions, les mains levées vers le ciel. Quelques-uns, le poing ten­du, inju­riaient les cap­tifs. Ceux-ci s’é­taient pris par la main, et à haute voix réci­taient le Cre­do.