LES gardes laissèrent les trois chrétiens dans cette nouvelle prison, dont ils barricadèrent soigneusement la porte. Les chaînes étaient restées dans le cachot souterrain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, commencèrent par se féliciter du changement et bénir Dieu du caprice de la princesse.
Dès l’aube, Djamilék était allée cajoler le pacha, le suppliant de reculer le supplice des chrétiens. Elle voulait, disait-elle, essayer sur ces obstinés l’effet d’un certain philtre dont sa nourrice arabe avait le secret. Un grand mois était nécessaire pour faire venir du fond de l’Yémen les ingrédients indispensables. Le pacha, secrètement travaillé par le désir de vaincre à tout prix la résistance des captifs, avait accordé le délai.
La nouvelle prison présentait un autre avantage : celui de rendre plus faciles les visites de la princesse. La prudence, cependant, défendait à celle-ci d’en abuser. Elle ne parut point durant le mois qui suivit, et ce fut une rude victoire remportée sur sa curiosité.
Gilbert, cependant, mettait le temps à profit : il travaillait des premières lueurs de l’aube au soleil couché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était parfait, car sa jeune imagination et son cœur pieux suffisaient à guider sa main.
La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge penché sur sa couchette, et, le matin revenu, il cherchait dans sa corbeille les laines les plus fines et les couleurs les plus fraîches pour en composer une image digne du céleste modèle entrevu.
Ce n’était pas une broderie, c’était une peinture qui naissait sous son aiguille : la peinture la plus délicate, la plus nuancée que jamais artiste ait exécutée avec de semblables matériaux. La Vierge était représentée en sa radieuse adolescence telle qu’elle apparut aux regards charmés de l’archange Gabriel. Une robe d’azur vêtait son corps gracile, un grand lis blanc éclosait dans sa main. Une couronne de roses enserrait autour des tempes ses longs cheveux dont les anneaux baignaient ses épaules ; d’autres fleurs servaient de tapis à ses pieds nus ou couraient en forme de légères guirlandes tout autour de sa personne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pureté. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore terrestre ; la plupart n’appartenaient à aucune espèce, et sans doute l’artiste les avait-il vues en rêve fleurir dans les jardins du paradis.
Lorsque Gilbert découvrit son ouvrage, soigneusement caché jusqu’à complète exécution, ses deux compagnons se montrèrent fort satisfaits et le félicitèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mouvement de complaisance.
— C’est mon chef-d’œuvre, déclara-t-il, et si je le présentais aux jurés de ma corporation, certainement j’obtiendrais la maîtrise à l’unanimité des voix.
— Puisse-t-il d’abord nous sauver la vie, et surtout convertir la princesse ! répondirent Milo et Daniel.
La nuit suivante, Djamilék apparut dans la prison avec sa nourrice et ses deux suivantes. À la vue de la tapisserie, elle retint un cri d’admiration et se mit à l’examiner avec méfiance. Un moment elle compara l’image de la Vierge avec son propre visage, reflété dans le miroir ; puis, dédaigneuse, elle haussa les épaules et déclara dans un éclat de rire :
— Cette Dame est peut-être belle, mais vraiment, si c’est là son portrait, je n’ai point à craindre la comparaison !
Les jeunes gens ne surent que répondre : ils souffraient de l’affront fait au céleste modèle, et pourtant Gilbert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :
— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’aiguille ne peut rendre les traits d’un visage aussi bien que le pinceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai travaillé pour les églises, et si j’avais ici mes couleurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réussirais- je à vous contenter.
— Vous aurez couleurs et pinceaux, répliqua Djamilék.
Et elle s’en fut demander à son père un second délai, qui fut accordé comme le premier.
Milo se mit au travail. Pas plus que son camarade il n’avait de modèle, mais lui aussi travaillait d’après son cœur. Il peignit la Vierge dans tout l’éclat de la victoire céleste, telle qu’elle apparut aux légions des anges, le jour de son Assomption. Un nimbe de lumière entourait son front, des rayons et des roses tombaient de ses mains, sa robe et son manteau brillaient des couleurs les plus vives, toute son attitude indiquait le triomphe et l’allégresse.
— Moi aussi, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingénument le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !
Le tableau n’avait pas fini de sécher que Djamilék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admiration ; les belles couleurs du manteau de la Vierge lui causèrent un plaisir d’enfant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.






